Céline Dion

Céline Dion chantait sur la place Jacques-Cartier déserte. On aurait dit que l’humanité était morte, tellement il était invraisemblable que la chanteuse puisse se retrouver seule à cet endroit.

Il neigeait. Des gens, attirés par le chant, se sont avancés, incrédules. Céline se tenait au centre de la place, non loin de la colonne Nelson.

  • C’est un sosie, dit un passant.
  • Non, c’est un hologramme !

Sa voix d’abord se dispersait sur les macadams, puis s’élevait, impressionnante et intime, comme si elle appartenait à chacun d’entre nous. Elle avait cette qualité toute géométrique d’habiter l’espace et de transformer les lieux.

Son chant se mêlait à la neige. Plus loin, on apercevait les quais déserts du vieux port et le fleuve sombre couvert de blocs de glace qui dérivaient. Sa voix était comme un fantasme. Un déni de tout ce qui était autrefois un objet de désir.

Un déni de tout le poids des paroles que l’on n’avait pas osé se dire et de l’écroulement des mots dans les grands romans d’amour où la passion d’Anna Karénine l’entraîne vers le même destin que madame Bovary.

Un grand vent provenant du fleuve s’est élevé et, pendant un certain temps, la poudrerie fit en sorte que l’on ne pouvait plus rien distinguer. La place Jacques-Cartier disparaissait et les piétons cherchaient la chanteuse, incrédules.

Il n’y avait plus que la voix, qui célébrait à la fois cet amour impossible et triste d’Élisabeth Nikolaievna pour Stravoguine, mais également la disproportion des personnages secondaires, l’étrange déplacement des intrigues, ce naufrage de la structure romanesque qui empiétait sur la réalité.

Céline Dion avait disparu, mais sa voix restait parmi nous. Elle chantait les amours mortifères d’une voix ardente, remplie de trémolos. Chaque note jaillissait comme un torrent. Jamais un amour n’avait semblé aussi familier et déroutant, dans la poudrerie qui balayait la place.

Jamais un amour n’avait semblé aussi poignant lorsque sa voix atteignait les notes les plus aiguës, sur le point de se rompre dans des fréquences inaudibles. Anna Karénine se tenait immobile à la porte du salon. Madame Bovary allait à la fenêtre qui s’ouvrait sur un jardin. Des nuages potelés roulaient dans le ciel en direction de Saint-Malo.