La détresse littéraire

Le soir, lorsque je ne me rendais pas au Albert Hall ou que je ne me promenais pas dans la ville avec Guido ou Cunnigham, je lisais et j’écrivais. Une des lectures les plus déroutantes de cette époque a sans doute été Tristam Shandy. Avec ce livre, j’avais compris qu’il ne suffisait pas d’écrire une histoire : il fallait reconstruire le monde.

Chaque événement devait reposer entièrement sur le langage. Présenter des personnages compréhensibles qui allaient jeter un coup d’œil à leur montre, tousser, monter dans une voiture pour se rendre à un rendez-vous, n’était qu’une mascarade.

Dans les plus grands récits de Virginia Woolf ou de Proust, il n’y avait soudainement plus de référent. Au milieu du récit, le monde basculait. Les mots déboulaient. Qui n’a pas ce souvenir du personnage proustien qui accomplit l’action la plus banale dans un état de détresse littéraire, où plus rien ne peut l’empêcher de s’éloigner de l’objet qu’il recherche?

Comme dans un mauvais rêve, ouvrir une simple porte, prendre son chapeau ou donner un baiser, est rempli de danger. J’avais été empêtré si longtemps dans la solitude, que les mots m’étaient apparus comme une sorte de bouée qui m’aidaient à comprendre les drames autour de moi, et les longs soirs d’été où les ouananiches attrapaient les moustiques tombés dans l’eau.

Dans le livre de Sterne, les mots n’arrivent pas à combler le temps. Chaque parole écrite est l’aveu d’un échec. Le ralentissement du temps n’est qu’une apparence, un jeu de l’esprit. Le moustique croyait pouvoir marcher à la surface de l’eau. Il ne se doutait pas que le monde prenait fin dans la gueule du brochet.

– Pourquoi tu écris? m’avait demandé Elsa.

Je me posais parfois la question, debout devant un groupe punk qui martelait des accords rudimentaires. La voix du chanteur camouflait le flou poétique et les clichés. Il suffisait après tout que les Sex Pistols aient écrit : There is no future. Le reste importait peu. Quatre mots avaient suffi pour définir une génération.

– J’ai vu Avril, m’a dit un jour le Kid.

– Où?

– Elle faisait la fête avec le bassiste des Ghosts. Il l’engueulait et elle le regardait engourdie de sommeil et ils fumaient et buvaient avec d’autres gens.

Je n’arrivais pas à comprendre pouquoi tous ces gens tombaient amoureux d’Avril. Guido, Usman, et même Elsa.

La variante à laquelle je ne pouvais échapper était la solitude. Ce bonheur d’être près de la transcription du monde, et de voir se résumer le grand spectacle des gens qui boivent, qui se trompent, qui se découvrent et qui se tuent, tout en s’exposant dans leur fragilité, leur grandeur et leur misère : ce bonheur n’avait pas de durée et ne m’apparaissait pleinement que dans la solitude.

La solitude de la lecture où l’être est nu et ne cherche plus à baratiner, à se trouver beau ou intelligent. La solitude impitoyable qui semblait être la condition ultime de l’être humain, sa grandeur et son écueil. Je crois que c’est cette solitude-là, que je retrouvais également dans les musées, qui me liait de si près aux mots. Je me sentais bien avec Eliot. Les fantômes m’accompagnaient dans les rues de Londres.

– Un peu plus tard dans la soirée, je l’ai vue gifler le bassiste, une claque vraiment brutale et il est tombé dans une flaque. Elle est partie avec d’autres types.

Cunniham avait cette façon de parler comme s’il allait se mettre à la table. Je l’admirais. Pour lui, les mots étaient des charognes. Il n’y avait rien de trop mesquin à ses yeux. Il n’avait pas peur de décrire par le menu détail les plus sordides aventures.

– Avril est le plus cruel des mois, conclut-il.