Je suis on

Cela nous arrive à tous : on découvre en soi une pulsion de mort. J’étais dans le bureau du médecin, lorsqu’il m’a dit que les antigènes prostatiques avaient doublé depuis la dernière prise de sang. L’APS est un marqueur du cancer. Je regardais ses doigts qui agitaient un crayon, la façon dont il était calé dans le fauteuil, et pourtant le torse vers l’avant. Il m’a examiné et, bien sûr, il sentait une masse.

On a beau regarder dans toutes les directions, le plancher usé, le tableau de l’écran d’ordinateur où il me montrait les colonnes de chiffre, la seule chose que l’on peut penser c’est que l’on est comme de la camelote. Inutile de perdre son temps à se raconter des histoires.

Le plus difficile, c’est de le dire et de causer de la tristesse aux autres. On croyait peut-être que l’on était omnipotent, mais il y a tout de même un petit effritement de notre identité qui se fait, dans le bureau du médecin, en plein jour. Ensuite, on est seul dans l’auto, et on n’est plus capable de traduire ses pensées. On est ensemble, et dispersé, et on admire la matérialité du monde, l’asphalte, les édifices, les feux de circulation et un nuage dans le ciel qui ressemble à un graffiti.