L’illusion de parler à une autre personne

par Pierre Yergeau

La première chose qui me frappe lorsque je pense à un tunnel, c’est que l’on est obligé d’inventer. Ce n’est pas possible de faire autrement. Pour des événements encore récents, comme un jour de novembre avec mon épouse qui avait peine à gravir une pente en forêt, par exemple, je peux plonger dans le tunnel en essayant d’aplanir la scène, pour ne pas atteindre ce point du corrélat objectif dont parle T.S. Elliot. J’ai tous les éléments, les détails physiques, tout cela suffit. Je n’ai pas à remplir les vides, à imaginer des transitions que ma mémoire a oubliées. Idéalement, on doit situer l’émotion de la scène en dessous du corrélat objectif, pour que la personne qui lit puisse s’émanciper et ressentir pleinement ce qui est décrit. Annie Ernaux le fait très bien. Peut-être trop bien parfois. Mais il n’y a pas de règles. Il n’y a pas de règles.

Dans un souvenir lointain, tout ce qui est reconstruction factuelle précise — la personne marche dans un lieu familier, prend un objet, le palpe, regarde, respire, reboutonne sa veste parce qu’il fait frais, cligne des yeux, ouvre une porte, marche sur du gravier, entend le crissement de ses pas — toute cette reconstruction est évidemment de la fiction. On connaît le pouvoir des mots sur la mémoire et la pensée. Les dérives sont nombreuses, mais il est possible de se recentrer pour en arriver à une évocation assez proche du passé, qui donne l’illusion de la vérité. Mais qu’est-ce que l’on veut faire en effectuant cette quête ? Oui, offrir un livre, qui permet de passer d’un moi idéal au moi le plus humble et le plus humilié, récupérer une partie peut-être de son propre corps, rejoindre cette frontière où toutes les illusions, le rire, le désir, les crachats, tout ce qui est humain, est saisi. Et la chair de cette personne que l’on a frôlée et qui devient ridiculement notre seule raison de vivre.

Il y a toute la fascination de se parler à soi-même, et d’avoir l’illusion de parler à une autre personne. La personne qui lit est une personne absente. Elle est peut-être justement celle qui ne pourra pas lire. Cela peut être tantôt une personne que l’on aime sans appel, ou celle envers qui enfant on n’a jamais pu exprimer notre haine. Je pense qu’à l’intérieur des tunnels, cette personne ne sera pas la même. Je ne sais pas. Je n’y suis pas encore allé. Je ne fais qu’y penser. J’irai le 17 décembre prochain. Je me suis fixé cette date. Pour l’instant j’y pense et je fais juste des dessins. Pour l’instant les tunnels ressemblent à une carte de métro, avec différentes stations qui conduisent vers la surface, avant de s’engouffrer à nouveau sous terre.