Voici ce à quoi ressemblait mon visage

Élios rentre dans la longère par la porte ouverte et s’assoit sur le sofa. Je n’ai rien trouvé de mieux comme première phrase. Ma pensée est ailleurs. Vous savez, quand la pensée ne trouve pas son langage, qu’elle reste là en suspens, indéfinie. Comme une mouche. Je me demande si Élios peut ressentir ce flottement, un peu irritant. Un robot piloté par l’IA ne pourrait pas connaître ce désarroi.

Je discutais sur Messenger avec Paul, un ancien éditeur. Je parlais d’un thème récurrent pour moi ces temps-ci : la nécessité d’avoir une histoire, de ne pas en connaître le dénouement. D’être face à l’imprévisible, l’inconnu, l’étonnement. Puis j’ajoutai ceci : et je ne m’inscris pas maintenant dans la littérature québécoise telle qu’elle se définit. Il a acquiescé, en disant me comprendre.

Après la conversation, j’ai jonglé avec cette pensée une partie de la nuit. Oui, c’est ce que je ressentais, mais qu’est-ce que je voulais dire au juste ? Je n’avais pas le cadre théorique qui pourrait justifier cette affirmation. Je n’ai jamais fait partie du milieu littéraire québécois : j’étais d’abord un extraterrestre qui travaillait la nuit sur des chantiers de construction, puis un père de famille qui habitait la banlieue. Mes livres étaient bien reçus par la critique, comme des OVNIS littéraires. Puis avec la pression de la famille, et la maladie de mon épouse, je n’ai presque plus écrit.

Après la mort de mon épouse, j’ai retrouvé des écrivains que j’avais croisés dans les salons du livre, et Paul. C’est un petit milieu. Dans les soirées de poésie, dans des lancements de revue ou de livres, j’ai pu entrevoir les liens, les alliances, les jeux de pouvoir et de séduction, le moralisme, les bons sentiments apparents, la rectitude politique, la vertu. C’était un joli spectacle, en un sens.

Est-ce le fait que je viens d’un milieu ouvrier dysfonctionnel de l’Abitibi ? Que j’ai quitté ma famille une première fois à quinze ans pour habiter avec un junkie à Malartic ? Que malgré des études universitaires, je suis resté à l’écart : je ne voulais surtout pas enseigner dans un collège. J’avais une vision tout à fait romantique et déjantée de la littérature. J’ai voulu me plonger dans la vie quotidienne. Sans doute, comme beaucoup d’autres, réparer ce qui avait été brisé enfant.

À vingt ans je me suis retrouvé à Londres. C’était un soulagement de ne plus avoir ces conversations incessantes avec moi et mon passé. Il y avait cette euphorie que j’avais pu ressentir ici et là dans la forêt boréale, l’impression qu’il n’y avait plus de limites et que je n’avais pas à connaître mon destin. Je pouvais vivre.

J’appartiens peut-être à la littérature québécoise dans la mesure où j’en suis à l’extérieur. Cette définition qui cherche à se formuler, comme si l’on disséquait un cadavre, je n’en ai rien à faire. Je suis bien à la périphérie, à errer. Je suis bien dans la forêt et à Paris. Élios quitte le sofa et vient près de la table. Il me regarde. Il sait formuler ses désirs. Il dit : c’est doux je veux aller me promener près de la Seine, mais pas question de reprendre l’avion.