Habiter le pays de Colette

Qu’est-ce qu’une littérature nationale aujourd’hui ? Je ne sais pas. Vraiment. Je suis né en Abitibi. Mes ancêtres viennent de Normandie et de Lyon. Je me sens chez moi, ici, même si on pourrait m’expulser ou ne plus renouveler mon visa de résidence. Quand j’entends Richard Desjardins chanter : Tu m’aimes-tu ? je traverse plusieurs siècles. Avant que le français ne soit régi par la grammaire. Juliette Drouet écrivait encore à Victor Hugo : Vous m’aimez-ti ? Le t-il étant devenu au Québec un tu. Vous m’aimez-tu ? Vous me croyez-tu ? Tu me crois-tu ? Tu m’aimes-tu un brin Sidonie ? La langue française résonne dans le temps. Bien sûr le français ne se réduit pas à ces histoires. Elle est la langue des errements et des migrations.

Pourtant, la question se pose. Je ne vais pas prétendre à une érudition que je n’ai pas, faire un parallèle entre la grammaire de Port-Royal et la conquête de la Nouvelle-France. Une rupture historique et un contexte politique et social ont influencé non seulement la prononciation, le choix de certains mots, mais aussi une façon d’habiter la langue. Comment nous nous exproprions la langue. Comment nous la laissons envahir notre corps, ou comment nous la contrôlons.

C’est émouvant lorsque les mots envahissent le corps, en prennent possession. C’est beau lorsque la langue réussit à aller au-delà de la raison, sans l’abandonner ! Lorsqu’elle habite le tissu de l’être. Mon seul programme littéraire était : assumer le plus possible d’humanité et habiter la langue. Il me semble que je m’en suis rapproché avec plus de justesse dans Dernière neige. Peut-être parce que j’étais plus vulnérable.