À l’extérieur du livre

par Pierre Yergeau

Je ne l’ai pas écrit dans le livre, mais quelques jours plus tard, Usman est parti au Pakistan pour les funérailles de son père. Je voyais moins souvent Avril, qui ne venait plus au Chaos. Alex avait abandonné l’université et habitait un petit appartement avec Smitthy. J’étais allé souper avec eux un soir.

J’avais loué une chambre dans Hamstead, au 9 Langland Gardens, que j’allais occuper durant les deux années suivantes. À ce moment, je venais tout juste d’obtenir mon statut de résident du Home Office. J’avais accompli toutes les démarches préliminaires pour devenir un insulaire. Je travaillais pour la chaîne de nettoyeurs à sec Perkins.

La propriétaire de l’immeuble où j’habitais avait enseigné les mathématiques à Javeria. Elle louait des chambres à des étudiants. Elle habitait une grande maison de briques victorienne avec ses deux filles.

Elle avait vraiment l’air d’une professeure de mathématique, avec son visage sévère et anguleux et ses lunettes de lecture pendues à son cou. Parfois, en payant le loyer, j’avais une brève conversation avec elle dans le corridor d’entrée qui conduisait à ma chambre. Cette femme au regard scrutateur me posait quelques questions sur ce qu’elle appelait mon séjour. Je lui parlais des musées que je visitais, de la brasserie de Keats, de tout ce que je découvrais, et parfois aussi d’Usman, puis on se quittait.

Ses filles riaient dans des robes colorées et ressemblaient davantage à leur père : elles étaient légères, exubérantes, joufflues. La plus jeune de ses filles portait des robes imprimées de petits pois et regardait les bandes dessinées à la télévision en riant bruyamment, tandis que l’ainée faisait des gammes au violoncelle le matin avant de partir pour l’école. Je les apercevais par la baie vitrée ou je les croisais dans l’entrée : des filles intelligentes, studieuses et enjouées.

La cadette aimait me parler du Canada, qui lui apparaissait comme un pays rempli de bêtes fabuleuses et de plaines enneigées où les chemins ne conduisaient nulle part, où les habitants se promenaient en raquettes. Les épinettes se tenaient au garde-à-vous jusqu’au soir.

– Pourquoi est-ce que tu as cet accent? Est-ce que c’est l’accent du Canada? me demandait-elle.

– Les gens ne parlent pas bien l’anglais, là-bas?

– Est-ce que tu es venue en bateau?

Le père venait chercher ses filles un week-end sur deux. Il s’installait au piano dans le salon et reprenait la même sonate de Chopin : un truc brillant qu’il martelait comme s’il faisait tourner les rouleaux d’un piano mécanique.

Il arrivait dans une voiture sport. C’était un homme charmant, un homme d’affaires qui devait passer du temps au gymnase pour avoir une aussi belle prestance. Il était l’antithèse de la propriétaire, qui ne cherchait jamais à séduire ou à plaire.

– Vous vous êtes ennuyées de moi? s’exclamait-il.

– Où est-ce qu’on va manger?

– Sur un bateau, mes chéries!

– Un bateau! Oh! Oh!

Un mois environ après avoir emménagé, j’ai reçu une carte postale en provenance d’Hyderabad où l’on voyait un temple hindou envahi par des statues, un palmier poussiéreux, et une petite fille qui se promenait pieds nus dans un sari coloré. Un ballon rose se frayait un chemin haut dans le ciel. À l’arrière, Usman avait dessiné une main.