Yergo

par Pierre Yergeau

Ce n’est pas un pseudonyme. C’est une rupture. Oui, il y a toujours des points de continuité nécessaires pour construire une histoire. Ma nouvelle éditrice me demandait quels livres anciens de moi lire. J’ai d’abord cité : Tu attends la neige, Léonard ?

Je lui présentais ainsi :

« C’est un livre d’autofiction — mais j’avais transformé radicalement mon enfance abitibienne. Je voulais une vision plus heureuse. Je ne voulais pas tous les malheurs et l’alcool, les abus de tous genres, etc. Léonard n’est pas mon frère, mais mon cousin trisomique, qui passait des parties de l’été avec nous. C’est un livre sur la possibilité de l’exil (on offre à l’auteur un poste à Toronto — c’était le cas à l’époque ; l’auteur jongle également avec l’idée de vivre en Amérique du Sud). Finalement il fait la rencontre des autres chez lui, à Montréal (comme il avait fait la rencontre de l’altérité, enfant, avec Léonard).

La question de l’identité et de la position à l’intérieur d’une culture — comme Abitibien j’avais l’impression de vivre sur un territoire sans représentation — était récurrente à différents niveaux dans mes écrits.

On m’avait demandé un jour en entrevue si cela me gênait que l’on me présente comme un auteur abitibien (par crainte de la dimension régionaliste, j’imagine). J’avais répondu non. L’Abitibi m’a modelé, défini, en grande partie. Je ne voyais pas la place que j’avais dans la littérature québécoise. Je ne la vois toujours pas. Je crois qu’il est juste que je m’exile.

Un jour, Richard Desjardins a chanté : Tu m’aimes-tu ? Cette chanson m’a ébranlé parce que je reconnaissais une affinité culturelle, à tort ou à raison. Un milieu ouvrier pauvre dans une région nordique éloignée — et en même temps une culture riche et étendue. Autour de moi, des gens brillants, désespérés. J’ai fait le conservatoire, qui était gratuit. J’étais nourri de Chopin et de Beethoven, j’écoutais Yehudi Menuhin. À onze ans j’ai découvert Les Mille et une Nuits et Les Contes drolatiques de Balzac dans les éditions Hachette avec des gravures de Gustave Doré. À douze ans je sniffais de la mescaline. Je suis Abitibien, comme un Écossais est un Écossais.

Je ne suis pas un écrivain québécois. J’ai toujours été plus ou moins exilé. Je suis heureux de partir avec mon chien Élios et une valise.