Les tunnels

par Pierre Yergeau

Je travaille à fabriquer des tunnels. Ils n’ont pas de volume défini, mais j’ai toujours besoin d’appréhender un espace pour écrire. Ou de pouvoir l’esquisser avec un crayon plomb. C’est peut-être un de mes trucs pour éviter une structure. Ça et les lois esthétiques. Je dois avoir une ou deux lois qui régissent un livre, et des tunnels pour me déplacer.

Certains mots tombent en désuétude, parce qu’ils ont été portés par un effet de mode, un emballement devant la nouveauté qui donne l’illusion de saisir le moment présent. Le mot marge est un de ceux-là. Un mot qui pourrait évoquer une vie insulaire ou une façon d’être seul dans un concert punk où tous les corps s’entrechoquent.

Mais c’est ce que je ressens quand je suis vraiment bien. Une sorte d’enclave et d’épiphanie joycienne, propice à écrire ou à la contemplation, mais immergé dans la vie. Une éternité passagère. Comme lorsqu’on se retrouve dans une limousine à New York. Comme lorsqu’on ne peut pas quitter un souvenir.

Bien sûr cela signifie ne pas faire partie d’un groupe ou d’une idéologie : tôt ou tard cette personne sera une cible mouvante dans un stand de tir. C’est bien ainsi. On ne peut pas tout avoir. Chaque choix implique des risques. Lorsqu’on aime, n’est-ce pas, on devient aussi un pigeon d’argile.

Bref je creuse des tunnels et j’essaie d’écrire le moins possible. Je prends souvent un livre et je me dis : il y a trop d’écriture. J’essaie d’enlever le plus de mots possibles. Les phrases peuvent devenir un détournement de pensée. Je veux briser le langage. Bon, je ne sais pas si c’est là le début d’un livre. C’était le sujet de discussion avec Sarah de l’agence littéraire. C’est ce moment du livre avant le livre.