Le principe d’incertitude
par Pierre Yergeau
Assiste-t-on enfin à l’effondrement des mythes de la modernité, dont l’aboutissement est peut-être dans les grandes œuvres littéraires du début du vingtième siècle ? Toute cette croyance joyeuse en une dialectique de l’art, qui aboutit finalement à des culs-de-sac ? La musique dodécaphonique, l’avant-garde, l’art abstrait, le culte du style ? Je n’enlève rien bien sûr à la grandeur des oeuvres produites.
Le style est quelque chose d’inachevé. Il m’est arrivé de penser que le style naissait des faiblesses mêmes de l’auteurice. Je disais à une amie que Les plaisirs et les jours était du mauvais Anatole France, et que ce sont les maladresses, c’est-à-dire les singularités de Proust qui ne s’insèrent pas dans son époque, ou même dans aucune époque, qui rend son style si éblouissant. Est-ce toujours ainsi ? Non. Ais-je raison ? Non.
Je lisais un jeune auteur dernièrement et je me disais, mon dieu qu’il se donne de la misère pour avoir du style. Il y a un certain travail littéraire qui consiste à se méfier de chaque mot, ça c’est un travail de creusage de tranchée, c’est pas rigolo, et un autre qui consiste à s’abandonner parfois, comme dans l’amour. Mais bon un orgasme cela ne dure jamais très longtemps.
Donc, en poursuivant ma pensée qui n’est pas très rigoureuse, par la nature même de mon propos, je veux dire la théorie littéraire c’est un peu comme la cosmologie : il arrive un point de non retour où l’on atteint une certaine limite, au-delà de laquelle notre billet n’est plus valide, je dirais donc pour proposer un beau sophisme que le style est comme le sentiment amoureux. Il repose sur une certaine faiblesse, une certaine faille dans la psyché de l’individu.
Je parle ici de l’amour fou, désespéré, total, pathétique, humiliant où l’on perd toute dignité, toute pensée rationelle. Cet amour-là prend racine dans des coins sombres de notre cerveau, dans le système limbique, là où les trucs n’ont pas été réglés, vous savez? Ces images que vous pensiez avoir oubliés, un regard dans un miroir, une gifle, l’ondulation d’une hanche comme un champ de blé, une douleur, le sang qui coule, une caresse sur le front, le premier visage au réveil après s’être évanoui, c’est parfois étonnant tout ce que vous pouvez découvrir.
Ce n’est plus une recherche ou un travail, c’est un abandon.