La robe du langage
par Pierre Yergeau
Le début d’un livre est la mort d’un autre. On sort une kalachnikov et l’on mitraille l’horizon des mots. Cela devrait être un départ ludique et joyeux. J’aimerais bien qu’Élios traverse mon enfance, me rejoigne quand je pédale sur mon vélo vers la mine abandonnée, et marche près de moi sur la rivière gelée l’hiver. Je pensais que j’allais pouvoir une autre fois me promener près de la falaise du trou de la mine, comme si quelque chose me préservait de tomber.
J’allais revoir les saules du village minier s’agiter durant les tempêtes, les enfants qui crient dans les cours de récréation, les kilomètres de route en auto vers mes grands-parents. Dans les faits, c’est un truc bien plus délicat. D’une part il y a l’ambition romanesque, qui est de déployer une ligne narrative où les mots établissent le sens. Il y a l’impératif de créer des scènes dramatique ou comiques à l’aide d’une mémoire remplie de trous. C’est à la fois un jeu et une confrontation.
Dernière neige a sûrement transformé mon lien aux personnages. S’ils avaient toujours été l’assise de mes fictions, soudainement j’avais une responsabilité morale envers eux. J’avais un lien d’intimité où le visible et l’invisible devaient être tenus en équilibre. Je crois que j’ai beaucoup appris. Et le dépouillement de l’écriture, ce souci de ne pas trop écrire, était nouveau pour moi. Certes, la part d’invisible existe toujours dans nos vies, et l’écriture est ce qui permet de la saisir. Mais je me disais que je devais de réduire son rôle. Ne pas trop me fier à l’écriture.