Ce qui cloche dans Les tunnels

par Pierre Yergeau

Dans un roman, l’espace-temps n’est pas simplement un continuum déformé par la masse mais, n’est-ce pas, un assemblage de virtualités. C’est l’attrait d’un livre. On perçoit une direction, mais on a besoin d’une surprise. Chaque scène doit comporter une virtualité et non pas se dérouler sur un axe prévisible. Pour éviter la force d’inertie, le roman se compose d’intersections. Un livre ennuyeux nous impose une ligne directe vers sa fin. Dès que je prévois la fin, je ferme le livre et je regarde Facebook.

Est-il possible de tomber en amour (je veux dire tomber, et non pas faire un investissement amoureux, mais littéralement tomber sur les genoux) s’il n’y a pas cet élément de surprise, de virtualités, d’étonnement ? (ah c’est dommage je ne serai plus amoureux !)

C’est ce qui rend les romans de Dostoïevski si séduisants par exemple. Ce n’est pas uniquement l’art du retournement dramatique des situations et des choix, abusé à outrance par les studios hollywoodiens, c’est la rupture même du récit qui est séduisante : sa chute et sa reprise, comme si l’on venait de découvrir une nouvelle loi universelle, qui sera contredite quelques pages plus loin, mais cohérente avec le personnage.

C’est aussi ce qui rend une phrase ou une pensée ou une personne séduisante. La rupture.

 « Ah, je dois acheter des tomates », pense mon alter ego. Une pensée quotidienne, comme un éclat, peut perforer la texture narrative et laisser entrevoir un trou où le réel s’infiltre, au risque de faire éclater la fiction. De la ralentir. Ce qui est un plaisir en soi, jusqu’à un certain point. On veut que le réel s’infiltre et le ressentir avec toute sa force monotone ou écrasante. La rupture ne peut surgir que dans le champ gravitationnel de ce quotidien.

Ça prend donc ces deux éléments. Dans Dernière neige, le réel est omniprésent et souvent lourd. Lorsque je magasine les cadeaux de Noël dans le centre commercial, on sent l’immensité de cette machine de consommation qui frôle la folie. Il y a une concordance entre la description et l’état d’esprit. Les scènes de chimiothérapie sont convaincantes, parce qu’elles ont été vécues. Contrairement à une idée reçue, le réel dans le romanesque ne se construit pas par l’accumulation de détails. Au contraire, je vous en supplie, cette accumulation peut épuiser le sentiment du réel. Ça devient fastidieux. Ça donne l’impression d’un succédané littéraire, en plus d’un mal de tête. Le jeu temporel est soumis aux mêmes exigences pour qu’il fonctionne. Il faut qu’il déplace le réel, le renforce et le fasse fuir dans une direction imprévue. Il doit être nécessaire.

Les souvenirs se déforment et se lient à d’autres fragments, parfois à une mémoire qui ne nous appartient même pas. Plus on recule dans le temps, plus cela devient infect. Les tunnels sont obscurs. Ce passé est si lointain, presque disparu avec tous ces morts.

Dans ma mémoire chaque déplacement, chaque interaction avec une autre personne, avec ce qui n’avait pas été prévu, les gifles et les caresses, les déceptions, les jours de gloire, modifient la direction et la compréhension du récit. L’étrangeté de l’autre, de mes oncles, de ma grand-mère, d’une institutrice qui m’a obligé à écrire de la main droite, moi qui était gaucher, me libère, me dévoile, me décompose, m’oblige à recentrer la narration qui exige aussitôt une nouvelle rupture.

La seule chose qui peut me sauver, c’est l’impératif romanesque qui s’oppose ou avale, ô Réjean Ducharme, toutes les contradictions théoriques.

Plus les événements s’éloignent et plus ils se déforment, parce qu’ils s’amalgament à d’autres souvenirs et qu’ils sont traités plusieurs fois, ne serait-ce que pour les ranger dans une catégorie. Une boîte au sous-sol ou au grenier avec les autres souvenirs. Je les ai tous donnés ou jetés d’ailleurs. Les boîtes et les artefacts. La fluidité des déplacements dans l’espace-temps romanesque de Dernière neige s’explique assez bien parce qu’ils n’ont pas été parasités par la distance, l’analyse, le besoin de se justifier, les champs de la morale, des ébahissements, de l’amnésie. Dans Les tunnels, je dois me méfier du jeu temporel qui ne serait pas associé à une nécessité, qui serait juste un truc narratif, un jeu de prestidigitation. Je dois aussi alourdir le réel…

Bref, le jeu temporel n’est pas soumis à une assez grande exigence, et le réel doit être plus lourd.