LES TRANSITIONS
par Pierre Yergeau
Paris sous la pluie est somptueuse. Je suis incroyablement paresseux. Pourtant je travaille pour mon entreprise de camionnage canadienne. Voilà comment il faut faire les transitions narratives. Comme si on fermait une porte et qu’on en ouvrait une autre.
Lorsqu’un critique a parlé de moi comme d’un vignettiste, j’ai trouvé cela juste. Quand j’étudiais le cinéma, j’étais particulièrement intéressé par le montage. Comment le découpage des scènes relève d’une composition narrative qui sollicite les spectateurices à construire des ponts.
Quels sont les impératifs dans ce bricolage des scènes ? Un mélange de pulsions et de dysfonctionnement de la mémoire ? Notre perception du temps lorsqu’on se retrouve dans l’obscurité d’une salle de spectacle ? La perte du monde et des relations sujet-objet, suppléée par un sentiment d’urgence quand on se retrouve sur un lit d’hôpital ?
À Paris j’habite un lieu dont la mémoire ne m’appartient pas. J’ai des liens viscéraux et sentimentaux avec sa cartographie imaginaire. Cette ville était d’abord une ville rêvée en Abitibi, vécue par d’autres, à une autre époque. Oh je ne me sens pas comme un touriste ici. Le lien est trop profond. Je suis en amour avec Paris. Avec tous ses fantômes.
Il pleut beaucoup. Élios mon beauceron s’est blessé à une patte et a fait une sorte d’indigestion hier. Les souvenirs sont des écrans qui nous dissimulent le monde — et en même temps notre plus précieux artefact pour en faire sens. Tout ce que j’ai rêvé, je l’ai rêvé pour toi.