Il n’y a plus de destinataire

par Pierre Yergeau

Le corps est un lieu enchanté. C’est un endroit tout à fait mystérieux, où l’esprit s’exprime. J’avais souvent l’impression en sa présence d’assister à un spectacle permanent. Et cela passait par son regard, sa peau, ses yeux, son sein droit découpé, ses cicatrices, et sa voix qui résonnait dans sa cage thoracique. J’aimais son esprit, parce que je pouvais y toucher, le caresser.

Le cancer du sein était revenu au printemps 2018. Il était maintenant présent dans les os, le foie, un poumon. Il y avait peut-être une lésion à un rein et un ovaire.

– C’est illusoire, dit-elle, de penser que je puisse échapper à la bête.

Ce mal que je ressens aujourd’hui, c’est comme une lettre que je ne peux mette à la poste. Il n’y a plus de destinataire. J’ai écrit La théorie de l’existence pour elle. J’ai écrit pour qu’elle puisse comprendre tout le désir que j’avais de la garder près de moi.

Je n’ai pas pu la sauver, bien sûr. Je n’ai pas pu lui épargner cette fin désastreuse. Je n’ai pas pu vieillir près d’elle, la soustraire à la mort, l’amener dans un lieu où il n’y a plus d’actes manqués, d’ironie, où il est inutile de se défendre.

– On s’en va vers la liberté, disait-elle.